Communication de crise : le cas du Slip Français

Communication de crise : le cas du Slip Français

Les prémices de la crise

C’est un début d’année 2020 difficile pour le Slip Français, célèbre marque de sous-vêtements Made In France. Le 1er janvier 2020, le compte Instagram @maisnoncestpasraciste diffuse une série de vidéos ni datées ni sourcées, montrant trois personnes grimées en noir, portant des tenues africaines et imitant le singe lors d’une soirée organisée dans un cadre privé.

Si elle parvient peu à nous convaincre, une des trois personnes apparaissant en début de vidéo assure « qu’il n’y a rien de raciste là-dedans ». L’identité des trois protagonistes est révélée, deux des trois personnes présentes sur la vidéo sont salariés de la marque Le Slip Français : on y retrouve le responsable acquisition ainsi que la responsable marketing de la marque.

Communication de crise : le cas du Slip Français 1

L’affaire prend rapidement une amère tournure pour la marque. 24h après la première publication Instagram, les vidéos sont ensuite partagées par le compte Instagram @decolonisonsnous, un deuxième compte de lutte contre le racisme. C’est en cette date du 3 janvier qu’éclate la polémique. La vidéo est publiée sur Twitter où elle dépasse en quelques heures les 930 000 vues. Une vague d’indignation émerge, les tweets et retweets affluent en masse et l’affaire explose peu à peu sur la toile.

La presse s’empare rapidement de l’affaire

Une dépêche AFP est envoyée quelques heures après l’éclosion de la polémique aux médias, suscitant de nombreuses reprises presse : 3 jours plus tard, ce seront 285 articles qui seront partagés en ligne au sujet de la crise du Slip Français.

Communication de crise : le cas du Slip Français 2

Le Slip Français a-t-il le droit de licencier et sanctionner ses salariés pour des agissements réalisés dans le cadre privé ?

Scandalisés, les internautes clament le boycott de la marque et appellent à licencier les personnes concernées pour comportement raciste. Après plusieurs heures de silence, la marque Le Slip Français fait paraître un communiqué le 3 janvier, dans lequel elle déclare condamner « fermement ces actes ». Le communiqué rappelle les valeurs « d’ouverture » portées par la société qui dit souhaiter « mettre en place un programme de sensibilisation aux problématiques du racisme et des discriminations ». Il y est également indiqué que « les salariés concernés ont été convoqués et sanctionnés par la direction du SLIP FRANÇAIS ». Guillaume Gibault, le fondateur de la marque précisera plus tard à l’AFP que les salariés présents dans la vidéo ont été « convoqués et mis à pied à titre conservatoire. », annonce qu’il répètera lors d’une Interview pour Quotidien le 6 janvier.

Communication de crise : le cas du Slip Français 3

La vie privée du salarié est protégée par le Code du Travail qui établit une frontière stricte entre la vie privée d’une part et la vie professionnelle d’autre part. L’employeur ne peut s’immiscer dans le domaine de la vie personnelle de ses employés. Cependant, ce principe n’est pas absolu. En effet, l’article L.1121.1 du Code du Travail pose des limites à la protection de la vie privée du salarié, dès lors que ces limites sont justifiées « par la nature de la tâche à accomplir » et « au but recherché »

L’immunité du salarié dans ou en dehors de l’entreprise n’est pas infaillible, notamment lorsque des paroles, actes, écrits issus de la vie personnelle du salarié peuvent causer un  » trouble objectif et manifeste » à l’égard de l’entreprise qui l’emploie. En d’autres termes, ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui pourraient aboutir au licenciement mais le trouble objectif que ces faits occasionnent dans l’entreprise.

Pour juger ce trouble, on tiendra ainsi compte :

  • De la nature des fonctions occupées par le salarié
  • De la « finalité propre » de l’entreprise (son objet social, son activité)
  • Des conséquences que peuvent entraîner les actes du salarié dans et hors de l’entreprise (répercussions auprès de la clientèle, baisse des investisseurs, clientèle, image de marque entachée…)

Dans l’exemple du Slip Français, plusieurs points sont à prendre en compte. Le contenu de la vidéo n’a pas été réalisé dans le cadre de l’entreprise, ni au nom de la marque. On ne connaît ni le contexte, ni la date de tournage des vidéos et on ne sait d’ailleurs pas si les stories originelles ont été publiées sur un compte privé ou public Instagram. L’entreprise ne peut donc pas engager de sanctions disciplinaires pour racisme, mais une mise à pied à titre conservatoire. Cependant, le comportement des deux salariés ayant eu un impact nuisible sur l’image de l’entreprise, un trouble objectif au fonctionnement de l’entreprise pourrait justifier une rupture du contrat de travail.

Si nous sommes tous fermement convaincus du caractère condamnable et répréhensible que constituent les agissements racistes et discriminatoires, il reste à déterminer si l’ensemble de ces éléments, pris dans le contexte d’une soirée privée, peut être constitutif d’injures publiques à portée raciste.

Ce cas illustre finalement ce tiraillement entre d’un côté la défense des libertés fondamentales que sont le respect de la vie privée et la liberté d’expression, et de l’autre le nécessaire combat du droit à la dignité et la lutte contre le racisme et la haine. Il pose également une question essentielle, au cœur de l’évolution des TIC : compte tenu des nouvelles technologies, des réseaux sociaux et nouveaux moyens de surveillance, qu’est-ce qu’il adviendrait si ce qui relevait de la vie privée n’échappait plus au pouvoir disciplinaire de l’employeur ?   


Laurie Jeanparis
Master 2 Communication des Organisations
IAE - Université de Poitiers

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *